Base de connaissances et Publications

CCNSA

Balado – Les Voix du terrain 35 – Kinauvit? Comment t’appelles-tu? Le système des disques d’identification des Eskimos et une fille à la recherche de sa grand-mère – Conversation avec Norma Dunning

mars 2025

Série de balados Les Voix du terrain
Série de balados Les Voix du terrain

Les Voix du terrain

Bienvenue aux Voix du terrain, une série de balados produite par le Centre de collaboration nationale de la santé autochtone (CCNSA). Le CCNSA met l’accent sur la recherche innovante et les initiatives communautaires visant à promouvoir la santé et le bien-être des Premières Nations, des Inuits et des Métis au Canada.

Épisode 35 – Kinauvit? Comment t’appelles-tu? Le système des disques d’identification des Eskimos et une fille à la recherche de sa grand-mère – Conversation avec Norma Dunning

Description

Dans cet épisode, l’animatrice Aluki Kotierk parle avec l’invitée, Norma Dunning, Ph.D., au sujet de son livre, intitulé Kinauvit? What's Your Name? The Eskimo Disc System and a Daughter's Search for her Grandmother, où elle étudie le système peu connu d’attribution de disques d’identification numérotés aux Inuits au Canada, entre 1941 et 19781.

Madame Dunning situe le système des disques d’identification des Eskimos dans le processus plus général de la colonisation. Elle détaille les répercussions de ce système déshumanisant sur la santé et le bien-être des Inuits, notamment la perte ou la « suspension » de l’identité autochtone, la honte et la colonisation intériorisée (souvent aggravée par leur expérience des pensionnats), ainsi que leur vie dans la peur constante de perdre l’accès à la nourriture, aux soins de santé et à l’éducation. 

La recherche de madame Dunning est aussi un cheminement de découverte de soi qui met en évidence la contribution du système des disques d’identification aux répercussions intergénérationnelles sur elle-même, ses enfants et ses relations avec la communauté. Tout en demandant au gouvernement canadien de présenter ses excuses pour le système des disques d’identification et pour le tort qu’il a causé, elle attribue sa force affermie de femme inuite à la compassion et aux connaissances qu’elle a acquises en rédigeant ce livre.  

Écouter sur SoundCloud

Lire la transcription en français du balado ci-dessous, ou la télécharger en format PDF ici en français (PDF) ou en inuktitut (qikiqtaaluk nigiani, ᕿᑭᖅᑖᓗᒃ ᓂᒋᐊᓂ) (PDF)

Ressources liées

1Dunning, Norma. Reflections of a disk-less Inuk on Canada's Eskimo identification system. Études Inuit Studies, Vol. 36, No. 2, (2012), pp. 209-226.

2Ibid.


Biographies

Norma Dunning

Norma Dunning, Ph.D., est une écrivaine, une professeure et une grand-mère inuite de Padlei. Elle a publié cinq ouvrages et reçu de nombreux prix littéraires. Ses écrits ont été traduits en plusieurs langues. Elle enseigne à l’Institut de la santé des Autochtones de l’Université des Premières Nations du Canada et vit à Regina, en Saskatchewan.

 

 

 

 

 

 

Aluki Kotierk

Aluki Kotierk Aluki Kotierk a été assermentée en tant que huitième présidente de la société Nunavut Tunngavik Incorporated le 13 décembre 2016. Pendant sa campagne, Mme Kotierk a mis l’accent sur l’autonomisation, la langue et la culture inuites, la guérison collective et l’identité inuite.

Née à Igloolik et aînée d’une famille de sept enfants, elle a grandi dans un foyer biculturel et vit maintenant à Iqaluit avec sa famille. Après avoir obtenu un baccalauréat et une maîtrise à l’Université Trent, Mme Kotierk a travaillé pour diverses organisations inuites, notamment Pauktuutit Inuit Women of Canada, Inuit Tapirisat of Canada (aujourd’hui Inuit Tapiriit Kanatami) et Nunavut Sivuniksavut.

Elle est retournée au Nunavut où elle a occupé plusieurs postes de direction au sein du gouvernement du Nunavut et du Bureau du Commissaire aux langues dont son dernier poste chez NTI, soit celui de directrice du service de l’emploi et de la formation des Inuits. Passionnée par l’autonomisation et l’amélioration de la vie des Inuits, Mme Kotierk s’intéresse vivement à la manière dont la culture et la langue inuites peuvent être mieux intégrées dans la prestation des services et l’exécution des programmes.

 

Transcription

Aluki Kotierk : Tunngasugissi. Welcome to Voices from the Field, a podcast series produced by the National Collaborating Centre for Indigenous Health (NCCIH), which focuses on innovative research and community-based initiatives promoting the health and well-being of First Nation, Inuit and Métis peoples in Canada. 

– Musique –

Aluki Kotierk : Tavvauvusii. Bonjour. Je m’appelle Aluki Kotierk et je suis très heureuse d’annoncer que je serai l’animatrice du balado d’aujourd’hui. Nous sommes ravis de parler avec Norma Dunning, Ph. D., de son livre intitulé Kinauvit? What's Your Name? The Eskimo Disc System and a Daughter's Search for her Grandmother.

Avant de commencer, je voudrais inviter Norma Dunning, Ph. D., à se présenter. 

Norma Dunning, Ph.D. : Eh bien, je suis Norma Dunning, une écrivaine et une professeure inuite de Padlei, mais, mon meilleur emploi, c’est celui de grand-mère de six petits-enfants. J’enseigne à l’Université des Premières Nations à Regina, en Saskatchewan. 

Aluki Kotierk : Merci et je suis vraiment ravie de vous rencontrer. Nous sommes ici pour parler un peu de votre livre où vous déclarez que vous enseignez le système d’identification des Eskimos du Canada dans chacun de vos cours, indépendamment de leur contenu. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous pensez qu’il est si important que plus de gens soient informés de ce système d’identification? 

Norma Dunning, Ph.D. : Je pense que ce qui est très important, Aluki, c’est que les gens n’en connaissent pas l’existence et que, très souvent, quand nous parlons de l’histoire des Autochtones du Canada, les Inuits sont laissés de côté. Je pense parfois que cela s’explique par la taille de leur population et par l’endroit où la majorité des Inuits vivent. Je crois que quand j’enseigne – tous mes cours sont au sujet des Autochtones – les Premières Nations sont très souvent davantage mises en valeur et gagnent beaucoup plus en visibilité que les Inuits. Pour moi, il s’agit d’informer les gens sur une partie de l’histoire des Inuits au Canada qui n’est pas enseignée ou qui n’est pas mentionnée, disons, dans un cours d’études sociales de la maternelle à la 12e année. Et, pour moi, c’est un grand honneur de pouvoir accroître la visibilité des Inuits en tout temps. Donc, selon moi, c’est vraiment un aspect de notre histoire qui n’est pas enseigné et qui devrait l’être.  

Aluki Kotierk : Merci de cette information et je me demande si je peux creuser un peu cela, comme étant moi-même une Inuite qui est allée à l’université, je suis très consciente du fait que, par exemple, quand j’ai suivi des cours d’études autochtones, le contenu était principalement consacré aux Premières Nations. Mais, quand vous avez fait vos recherches pour ce livre, je pense qu’il est devenu très évident que la documentation n’était pas très abondante. Pourriez-vous nous en dire un peu sur les raisons, selon vous? 

Norma Dunning, Ph.D. : Eh bien, c’est attribuable en partie à la Loi sur l’accès à l’information que nous avons au Canada. Cela s’explique également par le choix du gouvernement de ne pas rendre publics les documents historiques et, dans le cas qui nous intéresse, les disc lists sont archivés, mais seront inaccessibles, je crois, pendant environ vingt années de plus. Et, par conséquent, ces genres de, je ne sais pas, de restrictions, et je dirais de restrictions appliquées par le gouvernement cachent ce système. Et, je ne sais pas [...], je crois que. … je sais que, en tant que chercheuse, j’ai rencontré d’autres chercheurs qui disent que leurs fonds ou leur recherche ne seront pas accessibles pendant 50 ans, ou quelque chose de ce genre, et je pense qu’il s’agit d’attendre le moment où la population la plus touchée initialement nous aura presque totalement quittés. Les chercheurs sont dotés du type de pouvoir qui leur permet de dire « Ceci sera à l’abri des regards pendant telle durée ». Je sais sans l’ombre d’un doute qu’à l’Université de la Saskatchewan, à Saskatoon, il y a les fonds Williamson, mais je ne sais pas dans quelle mesure je pourrais vraiment y accéder et ces types de restrictions sont toujours en vigueur. C’est donc un aspect de la question. 

Et, quand nous nous penchons sur l’histoire inuite, elle est très récente. Rarement écrite, elle présente le point de vue des personnes non inuites qui sont arrivées au nord du Canada pour remplir les fonctions d’administrateurs ou de missionnaires et la voix des Inuits est exclue de ce système. C’est cette voix que j’ai espéré faire entendre. 

Aluki Kotierk : C’est fascinant, merci beaucoup. 

Je vais passer un peu à autre chose et je veux m’intéresser maintenant au bien-être. Comme nous le savons, le bien-être ne se limite pas au domaine physique. Je souhaite en savoir un peu plus au sujet de la gêne que vous avez décrite quand vous avez interrogé votre mère sur votre identité et je veux que vous décriviez peut-être certaines des nuances que vous avez fini par comprendre au sujet du refus de votre mère de vous dire que vous et votre fratrie êtes inuits. 

Norma Dunning, Ph.D. : Eh bien, elle a refusé de le dire dans un premier temps. Nous devons nous souvenir des effets à long terme de ses huit années entières passées en pensionnat tout près de Winnipeg. Il lui a été impossible d’aller chez elle à Noël, de passer l’été chez elle, ce qui était lié au coût du voyage et du transport aller et retour des élèves. C’est donc dans cette situation-là que ma mère a grandi. Pendant qu’elle purgeait sa peine en pensionnat, ses parents sont décédés, et donc, quand on l’a libérée, à l’âge de 16 ans, elle était considérée comme une mineure et a été placée chez une famille d’accueil de langue française à Le Pas au Manitoba. 

Nous pouvons donc comprendre ce que j’en pense, et comment j’interprète maintenant ce refus comme une forme de protection. Je pense que de nombreuses mères autochtones font de même, ne disent pas ouvertement qui elles sont, ce qui devient ensuite l’identité de leurs enfants. Je pense que nous ne devrions jamais, jamais inciter ou obliger une personne qui a survécu aux pensionnats à raconter son histoire. C’est une décision qui leur appartient totalement. Mais, pendant toute cette période, j’ai toujours pensé que quelque chose n’était pas clair dans ma famille. Je n’arrivais pas à savoir quoi, mais, quand j’étais plus jeune et que ma mère me disait « Eh bien, dis aux gens que tu es française. », c’est ce que je faisais.  

Donc, quand nous parlons du mieux-être et quand nous parlons des survivants et du traumatisme intergénérationnel, je pense que chaque famille a ses secrets, indépendamment de qui nous sommes ou d’où nous sommes, et que nous devons les respecter, quand ils ont trait au fait d’avoir survécu pendant huit années entières dans un pensionnat. Je veux dire que, quand nous y réfléchissons, c’est remarquable que ma mère et mes deux tantes y aient survécu. Et donc, quand nous parlons du mieux-être, sans nous en tenir à la dimension physique du mieux-être, je pense que ma mère s’y est adaptée du mieux possible. Elle ne voulait pas parler de ses années en pensionnat et a toujours dit seulement ces cinq mots : « Cela était vraiment, vraiment dur. » Je dois respecter cela et ce n’est pas à moi d’insister. 

Et donc, je pense que, à l’époque, je n’ai jamais permis à mes enfants de s’identifier en tant qu’Autochtones à l’école, parce que je savais qu’on leur attribuerait un code et je connaissais le montant des fonds que le système d’éducation public recevrait quand il scolarise des élèves autochtones et je ne voulais pas que cela arrive à mes enfants. Donc, de ce point de vue-là, je peux comprendre pourquoi ma mère a fait cela. Cela allait de soi.  

Aluki Kotierk : Merci beaucoup de nous avoir expliqué cela. Je pense que cela illustre les nombreuses formes d’amour possibles et ce profond sentiment de protection. Je me demande si vous aimeriez parler de – parce que, selon moi, il s’agit de protection, mais également d’une certaine honte ressentie par de nombreuses personnes qui ont été en pensionnat. Est-ce que vous aimeriez parler de cela? 

Norma Dunning, Ph.D. : Vous savez, Aluki, je pense que cette honte est réelle et que c’est, je crois, à cause des mauvais traitements extrêmes qui étaient infligés dans ces écoles. Et je sais qu’à l’école de ma mère, si on osait parler inuktitut, la religieuse leur mettait la main dans la bouche pour tirer sur leur langue. C’est vraiment très envahissant quand cela vous arrive. Par conséquent, selon moi, nous devons respecter ces survivants et nous devons respecter ce qu’ils veulent nous confier. Et, je pense, quand vous appelez cela une manifestation d’amour – quand on ne vous dit pas exactement qui vous êtes et plutôt ce que vous pouvez dire aux gens de l’extérieur – cela révèle le racisme que ma mère a dû subir. 

Et donc, je crois que nous devons envisager cela d’une manière positive. Et, pour moi, je crois que j’ai dû faire beaucoup de recherches sur l’identité de ma famille et l’identité de mes ancêtres. Et je crois qu’en faisant cela, vous méritez d’être qui vous êtes et que cela a renforcé mon sentiment d’identité de femme inuite. J’ai mis longtemps pour y parvenir et rien n’arrive du jour au lendemain. Mais je pense que, quand vous y réussissez, ou quand vous prenez vraiment le temps de réfléchir à vos ancêtres et à ce que chacune de ces personnes a vécu, je crois que quand vous pouvez vous identifier et comprendre votre propre identité, cela devient plus profond. J’espère que cela a du sens. 

Aluki Kotierk : Merci. Je pense que c’est vraiment important de parler du parcours de la compréhension et je pense qu’on peut ressentir beaucoup de compassion quand on commence à croire et à savoir que chacun fait de son mieux. Il nous arrive de ne pas pouvoir comprendre une attitude, mais, au fil du temps, quand vous prenez conscience grâce à plus d’information, vous pouvez approfondir votre compréhension d’où nous en sommes aujourd’hui et ressentir plus de compassion pour les gens.  

Norma Dunning, Ph.D. : Je suis d’accord, Aluki, et je pense qu’en prendre conscience un peu plus tard dans la vie et essayer de comprendre toute votre famille et les raisons de son fonctionnement particulier dans le monde est unique en son genre. Je crois que cela nécessite également un certain niveau de maturité. 

Par conséquent, j’ai du mal à accepter que les gens critiquent leurs parents. Je pense « Oh, vous devez vraiment réfléchir à leurs conditions de vie et à ce qui les a amenés à en être là aujourd’hui. » Et, comme nous évoluons constamment, à un certain moment, nos parents cessent d’être nos parents pour devenir des gens et nous devons vraiment prendre le temps d’essayer de les comprendre. Et je pense qu’en étant inuits et appartenant à une famille, nous avons une obligation envers nos ancêtres et les membres actuels de notre famille, ainsi que celle de faire preuve de respect et de ne pas attendre simplement des gens de vivre la vie que vous voulez leur voir vivre. Nous devons y réfléchir et nous devons être, je crois, beaucoup plus aimants et empathiques les uns envers les autres. 

Aluki Kotierk : J’ai l’impression que vous avez passé beaucoup de temps à réfléchir et à progresser personnellement et à analyser de nouvelles expériences et de nouvelles rencontres pour comprendre comment cela vous touche aujourd’hui. En lisant dans votre livre comment vous avez recherché votre grand-mère, un extrait concernant ma propre grand-mère m’est apparu de façon tout à fait inattendue. Vous avez écrit : « Un sentiment d’affolement et d’inquiétude ont envahi Rachel Uyarasuk au point qu’elle est retournée à un camp démantelé pour essayer de briser la glace à la recherche des disques de sa famille, parce qu’elle avait peur d’être emprisonnée pour l’acte humain d’avoir perdu un objet. » [traduction] Donc, quand j’ai lu cela, l’émotion m’a envahie et j’ai été tellement abasourdie – en éprouvant ce profond sentiment de protection – « Comment ose-t-on faire ressentir cela à ma grand-mère? » 

J’espère que vous pourriez peut-être en parler un peu en expliquant les répercussions du système d’identification des Eskimos du Canada sur les comportements des Inuits quand il était utilisé et si, à votre avis, les Inuits en ressentent encore les effets aujourd’hui. 

Norma Dunning, Ph.D. : Tout d’abord, comme le Nord était divisé en districts – ce qui me fait toujours penser « Que seraient nos vies sans frontières, sans frontières géographiques? » – ces frontières rendent automatiquement les gens différents les uns des autres. Et donc, dans l’histoire de votre grand-mère, c’est ce que j’ai pensé en songeant à cette peur – la peur extrême qu’elle ressent, « J’ai perdu les disques, je vais finir en prison. », quand elle retourne au camp et qu’elle enlève de la glace au cas où ils seraient là – c’est une peur effroyable. Et je dis souvent cela et je ne sais pas si vous serez d’accord avec moi, Aluki, mais je pense que les Inuits sont des gens de nature tranquille et quand des administrateurs et des missionnaires non inuits et la GRC – d’abord la Police à cheval du Nord-Ouest, puis la GRC – ont commencé à arriver dans le Nord, je pense qu’ils avaient la main très lourde envers la population inuite en générale et qu’ils ont instillé en nous cette peur qui n’avait jamais existé auparavant. 

Et l’une des personnes avec qui j’ai parlé a mentionné cette différence, selon lui, entre les Inuits E1 et E2, les Inuits E2, selon lui, étant très mécontents du système, contrairement aux Inuits E1. Mais nous devons réfléchir à la durée de ce système – en place pendant 30 ans – et pendant ce temps, pour tous les gens, pour tous les Inuits avec qui j’ai parlé, c’était leur mère qui leur donnait ce disque et qui leur disait : « Tu dois te rappeler de ce nombre. » Et la personne dont je parlais un peu plus tôt, ce monsieur, c’est ce qu’on lui disait, quand il avait à peu près quatre ou cinq ans. Vous comprenez donc cette responsabilité que les mères assumaient en voulant s’assurer que leurs enfants rencontreraient aussi peu d’obstacles que possible dans leur vie en leur disant de se rappeler de ce numéro, parce qu’il vous permet de voir un médecin, d’aller à l’école et d’acheter de la nourriture… et chaque interaction au cours de votre vie. Et donc, les mères étaient celles qui disaient vraiment… « Tu dois connaître ce numéro, tu dois t’en souvenir. » Et, comme elles le leur disaient, les enfants s’en souvenaient.

Mais disons qu’avant les districts, ces districts géographiques et ces frontières que le gouvernement a créés dans le Nord – j’ai lu que les Inuits de Padlei, on nous appelait le Peuple du saule, le Peuple d’au-delà, les Inuits ne faisaient aucune différence entre les uns et les autres en se fondant sur un nombre. Et donc cela fait évoluer la pensée des gens, leur mode de pensée. Et quand nous songeons à d’autres personnes… à d’autres Inuits interviewés pour ce livre, l’un d’eux, un monsieur, a vécu et a été forcé de se réinstaller cinq fois pendant son enfance. Et l’obligation de garder ce disque qui vous identifiait, plus que votre nom et, au bout du compte, le système des disques qui devient le projet Noms de famille, puis le projet Correction. Le gouvernement du Canada connaît mal la population du Nord jusqu’au milieu des années 1990, à mon avis, donc jusque dans un passé relativement récent. Mais il a engagé un avocat pour s’assurer qu’il ne devrait plus jamais devoir changer de nom ou de type d’identifiant. Donc, on voit que les gens disent : « C’est assez, assez d’intervention dans ma vie, je ne vais plus permettre au gouvernement de le faire. Je vais engager un avocat. Ceci est mon nom et c’est tout. » 

Et ce qui est troublant pour moi – j’ai lu les commentaires sur un article paru dans le journal Nunatsiaq en 2022 au sujet de ce livre. Les commentaires à son sujet étaient les suivants : « Oh, c’est simplement une femme qui essaie de gagner de l’argent en mettant la marginalisation à profit. », ce qui est d’une ignorance flagrante. Je peux donc seulement présumer que ces commentaires sont ceux de personnes non inuites pour qui ce système n’a tout simplement fait aucun mal. Des gens m’ont souvent dit « Eh bien, personne n’en est mort. Comme personne n’est mort, où est le problème? », en poursuivant par : « Nous avons tous un numéro. Nous avons tous un numéro d’assurance sociale, nous avons des numéros de permis de conduire et des numéros de carte santé. » Mais ce que je dois toujours leur rappeler, c’est qu’ils n’ont pas à présenter ce numéro pour acheter de la nourriture ou pour aller à l’école et qu’ils n’ont pas cet identifiant supplémentaire. En outre, en imposant aux Inuits le système des disques, on leur dit aussi « Ces noms d’Inuits, c’est fini. Vous devez utiliser les noms bibliques chrétiens. » Il s’agit donc de l’interférence avec la tradition et avec la transmission des noms d’une personne d’une génération à une personne de la génération suivante et de la signification de ces noms. Par conséquent, les gens peuvent dire « Eh bien, personne n’en est mort. », mais, pour moi, des traditions ont été mises en suspens et, comme je dis toujours « Nous sommes toujours debout. », nous n’avons pas tout perdu.  

En plus, nous nous percevons différemment, Aluki, comme si, en nous regardant les uns les autres, on se demande si vous êtes E1 ou E2. Et cela ne nous venait jamais à l’esprit auparavant, jamais. Donc, vous voyez comment cela commence, comment le colonialisme entre en jeu et comment le contrôle et la surveillance commencent à s’exercer sur une population sans aucune justification vraiment claire de l’obligation de porter ce disque. Et tout ce qu’on leur dit, c’est : « Vous devez porter ce disque, vous devez le porter sur vous. » Et c’est tout.

Mais d’autres Inuits m’ont dit : « Pourquoi avions-nous ce système et, quand on voit qu’il a duré 30 ans, pourquoi n’a-t-il pas pris fin plus tôt? » Je pense que c’est vraiment étonnant d’avoir ce système en place dans un pays, sans que la population du Sud n’en sache rien.

Aluki Kotierk : C’est extraordinaire que son utilisation ait duré 30 ans. La peur que vous décrivez est encore aujourd’hui, selon moi, le fondement d’une grande partie des relations entre les Inuits et les non-Inuits. Les séquelles de cette peur se voient encore, à cause du fait que les non-Inuits détenaient l’autorité et le pouvoir, dans de nombreuses situations, et quand vous vous penchez sur les déterminants sociaux de la santé, y compris à l’heure actuelle au Nunavut, vous constatez ces iniquités entre ces différentes populations. Il y a tant d’aspects à analyser dans les différentes couches du système et dans leurs répercussions individuelles sur les Inuits de toutes les communautés. Aimeriez-vous ajouter quelque chose d’autre à cette conversation? 

Norma Dunning, Ph.D. : J’aimerais ajouter que des excuses n’ont jamais été présentées pour ce système. Nous avions un gouvernement qui… [...] M. Trudeau a présenté des excuses pour tout, et les massacres de chiens au Nunavik ont fait l’objet d’excuses, de même que la réinstallation forcée, mais ce système n’a jamais donné lieu à des excuses. Et, comme le disent certaines personnes, « Mais à quoi des excuses serviraient-elles? » Des excuses constitueraient la reconnaissance de ce préjudice, du préjudice subi par les Inuits contraints de devenir un numéro au lieu d’une personne. Et cela vous en dit long quand on parle des non-Inuits, de leur main si lourde et de leur décision d’attribuer un numéro pour se simplifier la tâche, ce qui impose aux Inuits de changer de nom et d’abandonner pour de bon les noms traditionnels. Les noms bibliques chrétiens deviennent obligatoires.

Et pour moi, c’est une question de profonde injustice. C’était totalement injuste. Donc, pour moi, cette question – et je sais que de nombreux Inuits ont encore leur disque – pour moi, des excuses – seraient tout indiquées pour reconnaître les actes du gouvernement à l’époque.

Aluki Kotierk : Merci d’avoir ajouté cela. Vous avez parlé ou mentionné plus tôt que nous pouvons être positifs à propos de ce que nous apprenons et j’ai donc pensé conclure ce balado en lisant votre dédicace au début de votre livre : « Cette œuvre est dédiée à tous les Inuits du Canada : du passé, du présent et de l’avenir. Gardez la tête haute et n’oubliez jamais que nous sommes plus qu’un numéro. » [traduction]

Norma Dunning, Ph.D. : Vous savez, j’ai écrit quelques livres et j’ai eu la chance que le Canada les lise vraiment. Et chaque fois, je ne saurais rien dire d’autre que chaque fois que j’écris cette dédicace, je pleure et [...] que je suis très fière des Inuits du Canada et de tout ce à quoi nous avons survécu et des possibilités qui nous attendent et que oui, nous avons toujours, toujours été plus qu’un numéro.

Aluki Kotierk : Merci beaucoup de votre générosité et de vos idées et d’avoir participé à ce balado, Madame Dunning ou, comme je le dirais qujannamiimarialuk. Je pense que vous diriez matna.

Norma Dunning, Ph.D. : Oui, c’est ce que je dirais, matna. 

Aluki Kotierk : Oui. Merci beaucoup. Cela conclut notre balado et j’encourage tous nos auditeurs à se procurer leur propre exemplaire du livre intitulé, Kinauvit? What's Your Name? The Eskimo Disc System and a Daughter's Search for her Grandmother.

- Musique -